Fratricide (de Cristina Jarque).

 

Fratricide.
Carlos Mayén
Le roman de Cristina Jarque a l’intelligence de pousser celui qui le lit à réfléchir aux relations interpersonnelles, ouvrant la voie à entrevoir quelque chose de l’ordre de la subjectivité qui enveloppe tout sujet. Fratricide aborde la relation complexe entre frères et sœurs, ce qui est difficile à traiter, car la haine peut naître au sein même de la famille ; jalousie, envie, agressivité, désirs inconscients, voilà ce qui entoure toute relation. Le générationnel constitue le point de départ : comment quelque chose peut-il se répéter de génération en génération ? Le signifiant ne pardonne pas, c’est-à-dire cette parole énoncée par un Autre (qu’il s’agisse du père, de la mère, des grands-parents, etc). Cette parole incarne une loi qui assigne la personne à une position subjective, laquelle peut être extrêmement sévère ; le surmoi pousse à jouir d’une manière démesurée, mortifère, douloureuse. Ce que la psychanalyse nous enseigne, c’est que tous les enfants ne sont pas aimés de la même manière : certains naissent sous une bonne étoile, tandis que d’autres naissent écrasés par elle, ce qui déterminera une position dans leur existence. "Que suis-je pour l’Autre ?" Parfois cette question n’a même pas besoin de réponse ; le regard suffit à transmettre des choses, à désigner des places, des sensations d’approbation ou de désapprobation. Un regard de joie n’est pas le même qu’un regard de haine et de mépris ; les yeux sont le miroir du reflet face à l’Autre. Les frères et sœurs se débattent toujours dans cet espace, ce qui les conduit à éprouver de la jalousie, constitutive de tout être humain ; mais certaines jalousies sont restées hors de la parole, deviennent maladives et mortifères, luttant pour arracher à l’autre le désir qu’elles lui envient tant.
Le roman situe la répétition de la relation entre sœurs à travers différentes générations. La répétition n’a pas à voir avec l’égalité mais avec la différence ; pourtant quelque chose s’y maintient qui appelle à être verbalisé à travers l’inconscient, les symptômes, les actes manqués, les rêves, les cauchemars, où se révèle ce qui se désire pour cette relation fraternelle : des sœurs qui cherchent à anéantir l’autre, à éteindre son éclat, à rester indifférentes à sa douleur et à son malheur, à jouir de la voir sombrer et détruite.
L’amour parental peut amener les frères et sœurs à éprouver rivalité, jalousie, une relation ambivalente de haine et d’amour, pouvant conduire à la destruction. Entre frères et sœurs, quelque chose de l’ordre du spéculaire soumet toujours la relation à une tension désirante. L’histoire a montré ces conflits : Caïn et Abel, Antigone et Ismène, qui nous révèlent que dans cette relation conflictuelle l’amour fut distribué de manière inégale ; nous ne sommes pas le même objet du désir pour le père ou pour la mère.
L’histoire des sœurs est traversée par un passé réduit au silence, par une parole qui les a marquées : "hermanemesis", où une sœur devient l’ennemie mortelle de l’autre. Les noms les ont marquées, ils ont mis en jeu leurs destins et les ont soumises au malheur et à la souffrance. Quelque chose de l’ordre de l’inconscient est en jeu, nous dit Cristina dans son roman : « La justice de l’Inconscient est une horloge sans aiguilles, elle n’a pas de prose, elle n’oublie ni ne pardonne. » Mais s’il existe quelque chose capable d’orienter cela vers un destin moins tragique, cela s’appelle l’analyse, qui est la guérison par la parole : donner voix à ce qui est resté réduit au silence par la famille (secrets, vols, violences, désamour), changer de position face à ce qui nous fait souffrir. Dans les mots de Freud, il s’agirait de retrouver la capacité d’aimer et de travailler.
 

 

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